Les autobiographies des enfants espagnols de la Rouvière, 1940 : expériences de guerre et d'exil

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En février 1940, une colonie d’enfants espagnols réfugiés est ouverte à La Rouvière, dans une maison juchée sur une colline aux environs de Marseille. Elle est administrée par une organisation américaine Quaker dédiée au secours humanitaire, l’American Friends Service Committee (AFSC). Dès 1937, l’AFSC s’est engagé dans l’aide aux populations civiles des deux côtés de l’Espagne en guerre, et ouvre plusieurs colonies d’enfants sur le territoire républicain. Suite à l’exode espagnol des mois de janvier et février 1939, au cours duquel près d’un demi-million de personnes passent la frontière française, les Quakers américains transportent leur action humanitaire outre-Pyrénées. C’est dans ce cadre qu’ils créent, à la fin de l’année 1939, une dizaine de colonies d’enfants dont celle de La Rouvière. En septembre 1940, cette colonie abrite 28 enfants espagnols et 9 enfants français ; elle héberge toujours 31 enfants en avril 1941, avant de fermer ses portes à l’été 1942 (Relief Bulletins, archives de l’AFSC).

 

Dans les dernières semaines de 1940, quinze enfants espagnols hébergés par les Quakers à La Rouvière rédigent leur autobiographie, retraçant leur existence depuis leur naissance jusqu’à leur vie de réfugiés en France. À première vue, le lecteur est frappé des similitudes entre ces quinze biographies. Toutes sauf une sont rédigées sur des petits cahiers d’écolier, et leur format général (couverture, titres et sous-titres, illustrations, organisation du récit) est identique. Les récits eux-mêmes forment une série homogène et, par certains aspects, standardisée. Ces similitudes signalent que les quinze cahiers ont été rédigés au même moment, dans un cadre collectif, comme le confirme la lettre envoyée le 26 juillet 1940 par l’institutrice Henriette Julien, qui supervise les quatre colonies marseillaises de l’AFSC, à Margaret Frawley, « chargée de communication » avant la lettre :

 

« PUBLICITÉ :

[…]

Je vais déposer dans chaque Maison […] des cahiers individuels que chaque enfant consacrera à son ou ses parrains ; Bibliographie [sic] et journal de vie par l’enfant lui-même.

Je vous remettrai aussi des travaux d’aiguille, broderies exécutées par nos enfants.

Lorsque vous serez à Marseille nous pourrons rechercher ensemble d’autres moyens de publicité. » (Records relating to Humanitarian Work in France, 1933-1950, Carton 52, dossier 14, archives de l’AFSC.)

 

Les colons espagnols de La Rouvière ne prennent donc pas la plume de manière spontanée, ni autonome. Ils répondent à une demande adulte, dans un but à la fois pédagogique et publicitaire. Récits biographiques et parole enfantine constituent en effet un matériel de choix pour la littérature humanitaire : c’est pourquoi ces cahiers sont envoyés au siège de l’AFSC à Philadelphie, où ils se trouvent toujours. Il s’agit à la fois d’attendrir les donateurs et de prouver l’efficacité de l’œuvre de l’AFSC.

En un sens, ces écrits sont donc des œuvres de commande. En même temps, à l’intérieur de contraintes évidentes, les enfants conservent une certaine liberté d’écriture. Leurs autobiographies constituent dès lors une source irremplaçable pour l’examen des manières dont ils vécurent la guerre et l’exil. L’étude portant sur ces cahiers explore ces expériences, en suivant pas à pas les enfants au cours de leur vie dans l’Espagne en guerre (thème 1), de leur exode à travers les Pyrénées (thème 2) et, enfin, de leurs parcours de réfugiés en France (thème 3).

 

Merci aux archives de l'AFSC de nous laisser exploiter gratuitement les images de ses documents. Toutes les autobiographies des enfants de La Rouvière peuvent être consultées dans leur intégralité et téléchargées en pdf sur leur site.

Conflit : Guerre d'Espagne
 

Auteur : Célia Keren dir.
Date : 1936-1939
Discipline: Histoire

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