Littérature et revues enfantines de la Guerre de 14-18

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Enfants de la Guerre de 14-18 dans la revue Fillette

En 1909, un an après la publication de L’Epatant, les frères Offenstadt lancent Fillette, hebdomadaire dominical, qui ne rallie pas autant de suffrages que sa rivale directe La Semaine de Suzette, davantage dans la lignée des objectifs pédagogiques et récréatifs affichés par Hetzel dans Le Nouveau Magasin des enfants cinquante ans auparavant. Fillette vise un public féminin de 8 à 16 ans et présente une héroïne phare, « l’espiègle Lili », anti-Bécassine par excellence.

Le périodique allie conseils domestiques et histoires plaisantes, de la geste rigolarde des héros de Harry Gonel et Forton aux feuilletons romanesques épiques d’enfants-héros. Il offre une abondante lecture, avec images en couleurs. La période 1914-1918 vaut par l’inflexion propagandiste prise par le magazine et les traces affichées de prosélytisme cocardier. Outre les jalousies suscitées par le succès des magazines licencieux comme La Vie en Culotte Rouge, il faut signaler que les éditeurs, à cause de leurs origines, ont dû faire face à une double campagne antisémite et germanophobe au moment du déclenchement de la Première Guerre Mondiale. C’est pourquoi ils publient des magazines enfantins participant à l’élan patriotique et à la propagande « anti-boche » dès la déclaration de guerre, le 3 août 1914. Les frères Offenstadt surmontent donc les épreuves infligées par le climat passionné et délétère des années de guerre. Fillette, au même titre que L’Epatant, obéit à une stratégie commerciale et patriotique destinée à lutter contre les préjugés racistes et littéraires.

En effet, l’hebdomadaire est décrié par les bien-pensants qui lui préfèrent La Semaine de Suzette composé d’une unique bande dessinée (Bécassine) et d’histoires moralistes ou historiques, agrémentées de conseils de couture. Aux antipodes de cette presse éducative, se situent les éditions Offenstadt et leurs illustrés populaires à cinq centimes, dont L’Epatant et Fillette qui font la part belle aux bandes dessinées et au langage fleuri.

Le déclenchement du premier conflit mondial a retardé les publications interrompues entre le 1er août et le 19 novembre 1914. Il faut attendre le mois de janvier 1915 pour observer l’impact idéologique de la guerre sur le périodique. Le mot d’ordre est lancé: haro sur l’étranger et conservatisme nationaliste ! Fillette abandonne 25% de ses bénéfices au profit des Français et des Belges victimes de la guerre. Sa meilleure contribution réside dans l’exaltation du sentiment national au travers d’histoires qui intègrent la violence inhérente à la guerre dans les lectures des jeunes filles.

Le journal met tout en œuvre pour exercer une réelle captation des lecteurs tant sur le plan formel que narratif. L’on s’interrogera sur la manière dont la presse populaire enfantine appréhende la guerre du point de vue de l’imaginaire et sous l’angle littéraire et utilitaire.

Les 200 exemplaires étudiés appartiennent à une collection personnelle et au fonds Bastaire de la BCIU Lafayette de Clermont-Ferrand, fonds qui provient d’un don des frères Bastaire en 2009 et comprend environ 10 000 ouvrages de littérature populaire et de jeunesse couvrant les années 1840-1940. L’assez bon état de conservation d’un médiocre papier a permis d’observer le magazine sur 4 ans (1915-1918) et de jauger ses qualités textuelles et imagières malgré les poncifs simplistes et cocardiers dont il est volontiers taxé.

Merci à Mathieu Lescuyer, conservateur de la BCIU Lafayette, pour son aimable collaboration.