Dessins d'enfants juifs de Theresienstadt et d'Auschwitz - 1942-1945

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Les quelque 4000 dessins d’enfants juifs réalisés dans le camp-ghetto de Theresienstadt sont conservés au Musée Juif d’État de Prague. Ces dessins ont été retrouvés dans deux valises qui avaient été dissimulées dans un dortoir d’enfants, par l’artiste Friedl-Dicker Brandeis avant sa déportation en octobre 1944. Avec les 79 dessins réalisés dans le camp de Buchenwald par Thomas Geve, et conservés à Yad Vashem en Israël depuis 1985, ils constituent un ensemble exceptionnel permettant de saisir au plus près l’expérience enfantine des camps de concentration nazis. Très peu d’enfants survécurent à l’extermination planifiée par le régime nazi, le témoignage graphique de quelques-uns d’entre eux constitue donc, en soi, un fait rare.

L’ancienne ville forteresse de Terezin, Theresienstadt en allemand, est transformée en octobre 1941, par les autorités nazies, en camp de « rassemblement et de transfert » pour les Juifs de Bohême-Moravie. Dès décembre 1941, des enfants avec leur famille sont déportés à Theresienstadt, au total plus de neuf mille enfants de moins de dix-huit ans du Protektorat seront envoyés dans le camp-ghetto ; parmi eux des orphelins ou des enfants séparés de leurs parents. Durant le premier semestre 1942, ce sont plus de cinquante mille Juifs du protectorat qui sont internés à Theresienstadt. À partir du mois de janvier 1942 sont également rassemblés dans ce camp les Juifs du Reich impropres au transfert vers « l’Est » : les personnes âgées de plus de 65 ans, les Juifs mutilés ou décorés de la Grande Guerre, ainsi que les personnalités juives « Prominenten » dont la disparition subite paraîtrait suspecte. Enfin à partir du mois de juin 1942, sont déportés à Theresienstadt des juifs allemands, autrichiens, danois, et hollandais. Le camp-ghetto sert la propagande nazie sur la scène internationale, recevant notamment le 28 juin 1943, la visite d’une délégation de la Croix-Rouge internationale. Theresienstadt prend le rôle de camp-ghetto modèle pour mieux cacher la réalité de l’entreprise criminelle nazie menée à l’encontre des Juifs. Ainsi, de février à septembre 1943, les déportations sont suspendues, mais ce sont déjà 52 000 Juifs qui ont été déportés vers « L’Est ». Puisque le camp assure cette fonction de trompe-l’œil, les conditions de vie y sont un peu moins dures qu’ailleurs, mais sa réalité quotidienne demeure celle de tout ghetto : l’enfermement, le surpeuplement, la faim, les épidémies, et les transports vers les ghettos polonais et les camps d’extermination de Majdanek, Treblinka et Auschwitz-Birkenau. Le 6 septembre 1943, les déportations reprennent et plus de cinq mille personnes, soit un neuvième de la population du camp, dont 256 enfants de moins de quinze ans sont déportés à Birkenau. En septembre et décembre 1943, certains enfants sont déportés vers le « Familienlager » ou camp des familles de Birkenau. En tout, ce sont près de quinze mille enfants juifs de moins de 18 ans qui ont été internés à Theresienstadt. À l’automne 1944, la dernière vague de convois de déportation vers Auschwitz emporte avec elle la majeure partie des enfants et de leurs éducateurs. De 1942 à 1944, ce sont 6 363 enfants de moins de quinze ans qui sont déportés de Theresienstadt vers Auschwitz; pour nombre d’entre eux, les dessins et les écrits, qu’il nous reste aujourd’hui constituent les dernières traces de leur brève existence.

 

La plupart des dessins conservés au Musée Juif d’État de Prague ont été réalisés entre 1943 et 1944 par des enfants de 10 à 14 ans en moyenne. Au début, les enfants logent avec les adultes dans les casernes surpeuplées, mais à partir de l’été 1942, ils sont rassemblés des bâtiments formant des « Kinderheime », des foyers d’enfants. Ils sont regroupés selon leur âge, leur sexe et leur langue. Chaque foyer compte deux cents à trois cents enfants répartis en dortoirs de vingt à trente. Un directeur est placé à la tête de chaque foyer, ainsi qu’un responsable pour chaque dortoir. Enfin, un médecin et des infirmières ainsi que des moniteurs complètent l’encadrement de ces structures. Les enfants âgés de plus de quinze ans sont envoyés comme apprentis dans des ateliers de jardinage, de plomberie ou d’électricité, pour la journée. Certains enfants de moins de dix ans arrivés au camp avec leur mère sont internés dans la même baraque que celle-ci. Les nazis interdisaient toute forme d’enseignement, mais ils permirent « l’organisation du temps libre », c’est ainsi que les jeux et les loisirs culturels furent autorisés, faisant de Theresienstadt, un épisode singulier dans l’histoire du génocide. Ainsi, le temps des enfants de moins de quinze ans se découpait entre les séances de chant, de théâtre, de poésie, de philosophie, de dessin, de rédaction de journaux. Chacun de ces journaux est l’expression d’un dortoir : Bonaco est rédigé par les filles du dortoir n° XI du foyer L414, Kamarad par les garçons du dortoir A du foyer Q609, Rim Rim Rim par le dortoir n° VII du foyer L417 et Vedem, devenu l’organe de la République d’enfants du dortoir n° I du même foyer. Dans ces journaux on trouve des récits d’aventures, histoires de pirates ou d’explorateurs, prenant la forme du feuilleton, mais également, des reportages sur la vie dans le camp, sur la Ghettowache, le crématorium, les campagnes d’embellissement, les spectacles, les concerts. Y figurent aussi des articles donnant des conseils pratiques d’hygiène et de discipline, des traductions littéraires, des poèmes. Certains éducateurs rédigent des articles sur des problèmes culturels, moraux et même politiques. Les enfants avaient pour professeur les artistes et intellectuels juifs internés dans le camp. Ainsi, enseignant le dessin aux enfants juifs, l’artiste Friedl Dicker-Brandeis, ancienne élève du Bauhaus, apprend aux enfants à commencer un dessin, à regarder le monde, à apprécier l’espace, à laisser aller leur imagination sur le papier. Aux colis de fournitures que son beau-frère, Otto Brandeis, lui envoie, la jeune professeure ajoute tout ce qu’elle récupère et qui peut servir : anciens formulaires administratifs du camp, dessins techniques abandonnés dans un ancien établissement scolaire, piles de papier brouillon. Malgré tout, il n’y a pas assez de matériel pour tous les enfants. Des cent quarante-quatre dessins que j’ai pu étudier, j’ai dénombré une majorité de filles parmi les différents enfants-auteurs ayant signé leurs dessins. Ces dernières logeaient directement avec leur professeur dans le foyer L410 réservé aux filles de dix à seize ans. Filles et garçons dessinaient sur les mêmes thématiques, mais dans des proportions différentes. Ainsi, les filles semblent avoir privilégié les dessins d’animaux, de fleurs, de paysages et de scène de vie hors du camp, alors que les garçons semblent avoir privilégié dans leurs dessins les scènes de vie en camp. Certains dessins sont le fruit d’exercices ou de cours, parfois la thématique avait été suggérée, mais d’autres sont simplement le produit du libre choix enfantin. Les dessins représentant la vie quotidienne dans le camp de Theresienstadt sont ainsi moins nombreux que ceux qui ont pour sujet la vie à l’extérieur du camp, le monde merveilleux des contes, et les paysages exotiques.

Thomas Geve est né en octobre 1929 à Stettin près de l’Oder. Il a seulement trois ans lorsqu’Hitler accède au pouvoir. Son enfance est donc celle de la répression et des persécutions antijuives instaurées par le régime nazi. Son père parvient à émigrer en Angleterre après la Nuit de Cristal. Thomas Geve et sa mère demeurent à Berlin. Le jeune garçon est scolarisé jusqu’en 1942 année où les écoles juives sont définitivement fermées. Thomas a alors douze ans et se trouve un travail au cimetière juif, travail qui retarde de quelques mois sa déportation et celle de sa mère. Il a treize ans lorsqu’il est arrêté, avec sa mère, à Berlin ; tous deux sont déportés à Auschwitz le 27 juin 1943. Considéré comme apte au travail, il est l’un des plus jeunes détenus des 18 000 hommes internés au camp de concentration d’Auschwitz I. Il est d’abord interné avec d’autres détenus en quarantaine jusqu’au mois d’août 1943, il intègre ensuite une structure particulière et souvent méconnue du camp de concentration « l’école de maçonnerie ». Au mois de janvier 1945, devant l’approche de l’Armée rouge, le camp est évacué : le 18 janvier, Thomas Geve quitte Auschwitz. Après une semaine de marche forcée ou entassé dans des wagons de marchandises, il est interné au camp de Gross-Rosen en Silésie. Il est de nouveau évacué vers le camp de Buchenwald. Thomas est alors rapidement placé au block 66, dans l’enceinte du petit camp. Ce block est réservé aux jeunes et adolescents. Aidé par les résistants du camp, il a pu se débarrasser de son triangle de « juif allemand » contre celui « détenu politique allemand », ce qui lui évite les rafles visant à rendre le camp « judenrein » (nettoyé des Juifs) et de faire partie des premières vagues d’évacuation. Le 10 avril 1945, la partie du petit camp dans laquelle se trouve le block 66 doit être évacuée, mais Thomas Geve décide comme un certain nombre d'autres jeunes de se cacher pour tenter d’y échapper. Alors que les premières colonnes de détenus ont déjà quitté le camp, la sirène retentit, indiquant le couvre-feu, pour Thomas et les détenus c’est un sursis : les évacuations sont suspendues, mais c’est également l’espoir d’une libération imminente. Le lendemain, le 11 avril 1945, jour de la libération de Buchenwald, Thomas Geve est alors âgé de quinze ans, il fait partie des neuf cent trois enfants et adolescents qui sortent vivants du camp. Il demeure plus d’un mois après la libération dans le bloc 29, où se trouvent les prisonniers antifascistes allemands. C’est durant cette période qu’il réalise, sur un bloc de formulaires administratifs nazis, laissés sur place au moment de la débâcle, 79 dessins de la taille d’une carte postale. Thomas Geve avait pour objectif d’expliquer à son père, résidant en Angleterre depuis 1938, les divers aspects de la vie concentrationnaire et « la situation telle qu’elle avait réellement existé ». Ces dessins peuvent être qualifiés de « libres », mais il ne faut pas négliger la dimension testimoniale que leur a conférée leur auteur.

Si ces deux collections sont par le nombre de dessins et la qualité de conservation tout à fait remarquables, elles relatent toutefois des expériences enfantines profondément différentes des camps de concentration nazis. Effectivement, l’expérience concentrationnaire de Thomas Geve est celle d’un adulte, puisqu’il a été traité comme tel. Toutefois, le jeune adolescent fait le choix du dessin et non de l’écrit pour raconter son vécu. Choix peu commun à un âge où l’écrit est d’habitude largement privilégié au dessin pour se raconter. C’est à treize ans, alors qu’il n’est encore qu’un enfant qu’il est interné à Auschwitz. C’est donc avec son regard d’enfant que Thomas Geve raconte son vécu. La possibilité de dessiner s’est présentée à lui qu’après la libération du camp de Buchenwald. Même s’il est encore interné au moment où il réalise ses dessins, et si l’avenir demeure incertain, le contexte est celui de la liberté retrouvée. Au contraire, les enfants internés au camp-ghetto de Theresienstadt connurent un sort particulier dans la mesure où le camp devait servir la propagande nazie sur la scène internationale, l’enfance y fut donc tolérée. Ils étaient traités en tant qu’enfant, et leurs travaux littéraires ou dessinés sont le fruit d’activités quotidiennes. Ils ont été réalisés à l’heure où l’avenir ne leur avait jamais parût si sombre et hypothétique. Avant même leur arrivée au camp, les situations personnelles de chaque enfant étaient très diverses et tous ne sont pas arrivés au camp avec leurs parents. Cependant, se détache de leurs dessins comme de ceux de Thomas Geve un certain nombre de constances sur le plan graphique et psychologique qui sont propres à l’enfance. Sans nier leur singularité et la spécificité de leurs conditions de réalisation, ces dessins ont tous pour auteur des enfants juifs et peuvent donc être considérés comme représentatifs de la détresse de l’enfance juive persécutée.

Qu’ont donc dessiné les enfants juifs internés dans les camps de concentration nazis ? À Theresienstadt, les adultes ayant en charge les enfants ont tenté de leur faire « oublier momentanément » le camp. Le dessin est devenu un moyen de servir cette intention. La plupart des thèmes suggérés l’ont été pour leur dimension sécurisante, apaisante ou d’évasion. Impossible de ne pas remarquer dans ce type de dessin l’omniprésence des animaux ; certes les animaux quels qu’ils soient vulnérables ou féroces font partie intégrante du paysage de l’enfance ; on les trouve dans les comptines, les contes, les récits d’aventures, ils sont jouets ou peluches. C’est peut-être parce que la confiance en l’adulte, voire en l’être humain, a déjà été pour ces enfants largement éprouvée lorsqu’ils arrivent au camp, que l’on peut expliquer au-delà d’un intérêt purement enfantin, la présence constante des animaux dans leurs dessins. Malgré cette volonté des éducateurs de détourner le regard des enfants du camp, ces derniers n’ont pu en faire abstraction et l’ont dessiné, là encore en n’omettant pas les animaux qui le peuplent. Que ce soit Thomas Geve ou les jeunes internés de Theresienstadt, c’est avec leur regard d’enfant qu’ils nous dévoilent sur le papier leur perception, leur expérience du camp de concentration. Et bien loin des préjugés voulant qu’ils n’aient rien compris à ce qui leur arrivait, leurs dessins nous dévoilent les aspects les plus marquants de leur vie en camp. C’est avec une rationalité parfois déconcertante et un regard sans concessions qu’ils dessinent un monde sur lequel ils n’ont aucune illusion. Mais impossible de dessiner la vie en camp sans dessiner le soldat S.S, le bourreau ; or, comment représenter le soldat SS, sujet de crainte, objet de haine, sans le caricaturer ni lui donner l’apparence d’un monstre et tout en révélant son inhumanité ? Enfin, étudier ces dessins c’est aussi s’interroger sur la manière picturale et graphique de rendre compte du processus de déshumanisation. Quelle image de soi, quelle représentation de soi les enfants juifs ont-ils adoptées dans un monde où l’enjeu principal demeurait l’effacement de leur existence ?

 

Conflit : Seconde Guerre mondiale
 

Auteur : Emilie Lochy, Annette Becker, Philippe Mesnard dir.
Date : 1939-1945
Discipline: Histoire

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