Dessins d’enfants en guerre : la collection de Françoise et Alfred Brauner témoins du siècle (1902-2001)

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J’ai rencontré Alfred et Françoise Brauner -Témoignage de Guy Baudon

J’ai rencontré Alfred et Françoise Brauner (1) pour la première fois en 1998 à l’occasion d’un film que je réalisais sur des personnes adultes autistes. Alors qu’il ne me connaissait pas il m’a immédiatement prêté un film en 16mm sur lequel il avait filmé l’une de ces personnes lorsqu’elle était enfant. En général, dans ce genre de « tractation », on évoque d’abord les questions juridiques et financières. J’ai trouvé devant moi un homme chaleureux, passionné, militant, qui n’a pas hésité à me confier ses images.

 

Après lui avoir remis le film que j’avais réalisé, il me dit : « Vous savez, je ne me suis pas seulement intéressé aux enfants autistes, j’ai là quelques dessins que j’aimerais vous montrer». Et voilà qu’il sort d’une armoire des dizaines de dessins sur l’ensemble des conflits du vingtième siècle. « Des dessins photographiés pour ne pas déposséder les jeunes auteurs ». Il les prend un à un, au hasard, donnant des détails très précis sur chacun d’eux, racontant leur origine, me parlant des enfants qui les avaient réalisés. Je ne faisais que passer pour lui remettre le film ; je suis resté tout l’après midi à voir ces dessins et à l’écouter !

 

 

J’ai tout de suite été saisi par la force et la qualité formelle de ces dessins : les détails qu’il nous faut scruter, la manière de présenter les personnages (minuscules ou énormes), la stylisation de leurs attitudes, la justesse ou la gaucherie du trait, l’utilisation des couleurs, l’humour parfois, tout cela traduisait immédiatement le regard de l’enfant, son point de vue, sa vision des choses : l’horreur de la guerre et de  ses conséquences. Vus de près, ils révèlent toutes les souffrances de l’humanité, d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

 

 L’enfant n’illustre pas la guerre , il ne la commente pas, il n’explique pas. Il se contente de dire ce qu’il voit (le dessin) à partir de ce qu’il a vu (l’événement). En regardant un à un ces dessins, je me disais qu’il faudrait sans doute beaucoup d’années de travail à un artiste pour retrouver la vérité dont ils sont porteurs. Certains m’évoquaient Goya, Chagall, Bruegel…

 

Alfred Brauner me reprenait souvent lorsque je tentais d’interprèter le dessin et il refusait en particulier toute lecture psychologisante, psychanalytique ou sentimentale. Pour lui, le dessin était d’abord un témoignage et une arme « objective » qu’il fallait brandir contre la folie de la guerre. Ses commentaires des dessins manifestait son combat, sa colère, sa mobilisation contre les injustices dont les enfants sont les victimes innocentes. Il était et est resté jusqu’à la fin de sa vie, en 2002, je peux en témoigner, un combattant. 

 

 

 

Avec lui, je me suis mis au travail ; ou plutôt, âgé alors de 90 ans, il s’est remis au travail. Il a sélectionné environ 220 dessins allant de la guerre des Boers jusqu’au 21ème siècle ; il a préparé un commentaire pour chacun d’eux. Pendant ce temps, j’ai écrit, le projet d’un film intégrant ses choix. Réponse polie, mais négative des grandes chaînes de télévision française. « Trop violent » m’a dit un responsable d’une chaîne éducative ! J’avais pourtant mis en exergue cet extrait d’une lettre qu’Alfred Brauner avait reçu de l’écrivain français Romain Rolland à qui il avait montré des dessins : « Je considère cette collection comme d’un intérêt pédagogique, historique et humain considérable ».

 

 

Nous avons donc décidé tous les deux de produire nous-mêmes  un DVD montrant tous ces dessins. Il s’agira, m’écrivait-il, « de montrer les souffrances des enfants, et comment ils perçoivent notre monde barbare ».  Le film dure 3h30 ; nous l’avons largement distribué aux amis et associations concernées.

 

 

Votre exposition va nous donner, et je vous en remercie, l’occasion de montrer les dessins choisis par Alfred Brauner concernant la guerre d’Espagne.  J’en suis très heureux, car à l’origine de cette documentation unique, il y a son engagement, à la suite de Françoise, sa femme, dans les Brigades Internationales. Il ne s’est pas contenté d’être un intellectuel savant.

Le commissaire italien de la XII ème Brigade Luigi Longo, dit « Gallo » lui confie la mission d’aller visiter et enquêter sur la situation des enfants réfugiés et de contribuer, ainsi, sous la forme d’un livre (2) à montrer le type d’actions conduites par les Brigades. Accompagné du célèbre photographe « officiel » des Brigades, le Hongrois Turaï, il visite les centres d’accueil et focalise son travail et son regard sur les dessins de ces enfants dans lesquels il voit immédiatement un témoignage unique et irremplaçable. Au contact de ces enfants « épuisés et traumatisés qu’il fallait sans cesse calmer et rassurer » il s’engage. D’enquêteur, il devient leur porte-parole. Les dessins recueillis «  font aujourd’hui la fierté des associations espagnoles qui veulent rappeler le passé de leur pays ».

 

Notre DVD reprend une partie de ces dessins, choisis par Alfred Brauner lui-même et commentés par lui. Je sais qu’il aurait été heureux et touché de participer à cette exposition ; la diffusion de notre film montrera qu’il est présent ; elle est aussi pour moi l’occasion de lui rendre hommage. Merci Monsieur Brauner, pour votre combat. Sans oublier votre compagne, Françoise.

 

 

                                                                                                                      Guy Baudon

                                                                                                                      Septembre 2006

 

 

(1) Evoquer Alfred Brauner, c’est associer immédiatement sa femme Françoise. Malheureusement, je l’ai connue très diminuée, suite à une intervention chirurgicale. Elle a pourtant assisté à toutes nos conversations et au tournage du film mentionné ci-dessous. Ne pouvant pas s’exprimer par la parole, son visage et son regard traduisait son attention, sa passion.

 (2) Ce livre, tiré à 200 exemplaires est signé Fred (Alfred Brauner) et Turaï (Deszö Revai) et intitulé « Los ninos espanoles y la brigadas internacionales ».