Les enfants de la guerre d'Espagne. Expériences et représentations culturelles - Colloque

 

02- Bénédicte Mathios - Poétique de la survie (vidéo)

L’enfance en guerre est paradoxalement fondatrice chez les quatre écrivains dont traite cette contribution. Chez chacun d’entre eux, quand l’adulte décide de parler d’un vécu personnel dans un espace où la liberté est de mise – le poème, le roman –, il est question d’une rupture violente, d’une lutte identificatoire, d’une survie. Or le choix de faire de ce thème une concrétion de l’affleurement du sujet est inséparable d’un départ dont les bases sont sapées par la violence du vu, de l’entendu, du vécu, et de l’interdit de voir, d’entendre, de vivre, mais aussi par l’oubli. L’écriture s’élabore ainsi dans une confusion entre enfance et genèse de la création. Certes, dans tous les cas, enfants ou pas, ces écrivains n’auraient pas échappé à une problématique mondiale, née d’une société aux valeurs détruites par guerres, génocides et dictatures. Mais ces événements, point de départ d’une esthétique chez chacun d’entre eux, deviennent modalité d’écriture : chez Ángel González (1925-2008), le paradis perdu initial entraîne une esthétique où coexistent suavité et âpreté, où la métrique, assouplie, s’insinue dans la corporéité du lecteur, chez José Ángel Valente (1929-2000), le point de vue critique adopté au sein de l’œuvre créatrice sape les valeurs de la cité réprouvée et élabore un langage de la survie, appauvri, dont la puissance évocatrice est retrouvée dans la suite de l’œuvre. Chez Antonio Gamoneda (1931), l’œuvre est une « relation », où se révèle progressivement, sur un rythme particulier (parfois proche du rythme à quatre temps du blues), le traumatisme caché, jusqu’à la conscience caractérisant le livre de mémoires Un armario lleno de sombra (2009). Chez la romancière Rosa Regàs (1933), dans Luna lunera (1999) la foule des voix tente l’impossible restitution d’un passé effacé par l’arrachement aux parents et le déplacement brutal de l’exil, surtout le retour en Catalogne, vécu comme un nouvel exil : « Estaba en un país que no era el mío », affirme-t-elle. Malgré eux, puis plus consciemment, la destruction est fondatrice, et ce au-delà de leur seule œuvre, il n’est que de voir la richesse de la littérature, plus singulièrement de la poésie, aujourd’hui, en Espagne, où il est question, au-delà des « novísimos » des années 1970, à partir des années 1990, et jusqu’à présent, d’une « pluralidad de opciones » selon José María Balcells, ou encore, sous la plume de Juan Cano Ballesta dans Poesía española reciente (2001), d’une poésie « abierta a horizontes sin límite », et du retour inespéré d’une poésie engagée qualifiée désormais de « entrometida », qui n’aurait pas existé sans les poètes de la guerre, et moins encore sans les « niños de la guerra » dont cet article évoque quelques exemples, dans l’œuvre desquels le langage se détruit pour mieux se reconstruire.

 

Conflit : Guerre d'Espagne
 

Auteur : Didier Corderot, Danielle Corrado dir.
Date : 1936-1939
Discipline: Histoire


 

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