Dessins d'enfants juifs de Theresienstadt et d'Auschwitz - 1942-1945

 

Thème 4 - Processus de déshumanisation

Dessiner leur expérience à l’intérieur du camp implique pour ces enfants juifs de représenter ceux avec qui ils partagent leur quotidien, et peut-être même de se faire figurer personnellement. Mais l’expression du « je » en pareille situation semble difficile et contrée. Contrée en premier lieu par, le surpeuplement des camps de concentration nazis rendant l’intimité impossible, annihilant la singularité, la particularité, l’individualité. Les enfants rendent compte dans leur dessin de cette impossibilité physique d’être seul, de ce quotidien concentrationnaire en permanence collectif. Dans aucun de leur dessin décrivant le camp le détenu qu’il soit enfant ou adulte est représenté seul. S’ils ne prennent pas le temps de faire un visage à chacun de leur personnage c’est parce que les expressions humaines ne sont pas toujours faciles à dessiner : et avec le nombre la difficulté est démultipliée. L’objectif de ces dessins n’est pas d’individualiser les personnages, mais au contraire, de rendre compte de ce surnombre oppressant. Le groupe de détenus n’a donc pas de visages, il est anonyme, comme chacun des individus qui le compose, comme tout à chacun dans le camp. Certains de ces dessins, s’ils mettent en évidence l’impossibilité physique d’être seul, laissent toutefois entrevoir un sentiment prégnant de solitude. Ces détenus placés les uns à côtés des autres et qui ne semblent pas avoir de contact entre eux, ces enfants a priori sans interactions entre eux, figurent presque malgré eux l’isolement extrême auquel les détenus des camps nazis étaient réduits. Les enfants paraissent dessiner des êtres seuls côte à côte, comme s’ils additionnaient sur le papier les solitudes ; de cette solitude que chacun éprouvait en soi. Dessiner le camp c’est dessiner le semblable, le codétenu adulte pour Thomas Geve, les jeunes camarades pour les enfants de Theresienstadt. Là encore, les enfants juifs y parviennent, mais le style graphique est moins soigné, plus « brouillon », moins véloce, voire « régressif ». Certes, l’univers concentrationnaire est nouveau pour l’enfant et tellement éloigné du sien, ce dernier n’est pas « habitué » à le dessiner. Ce qui explique le graphisme souvent schématique des personnages et la superposition de plusieurs tracés, le manque de couleurs. L’expression du « je » est donc contrée par cette difficulté graphique, mais également par la difficulté de se dessiner soi-même. « L’autoportrait » est assez rare chez l’enfant, de manière générale. Il l’est encore plus quand il s’agit de se représenter en situation de danger de mort, ou parmi les victimes d’un évènement. Effectivement, les enfants craignent que le dessin prenne valeur de réalité, ils ont peur d’associer leur propre personne au sort d’autrui. Dans leur inconscient, comme dans l’inconscient collectif, « un enfant ne meurt pas ». L’autoportrait est donc inattendu dans les dessins des enfants juifs internés dans les camps de concentration nazis où le danger de mort était permanent. Pourtant, dans leurs dessins comme dans leurs écrits d’ailleurs, nous voyons surgir non pas l’expression d’un « je » d’un « moi », mais bien d’un « nous », « nous les enfants » à Theresienstadt, « nous les détenus » à Auschwitz I. Dans les deux cas, l’expression relève, en partie, d’un « nous les condamnés ». Les enfants juifs associent donc pleinement leur sort à celui d’autrui dans leurs dessins. Dans ceux qui représentent ce « nous » il y a donc dans chacun des personnages le composant un peu de leur auteur, par un effet d’adhésion, mais aussi de projection et d’identification. Les détenus dessinés par le jeune Thomas Geve portent donc en chacun d’eux un peu de la personnalité et de l’expérience de leur auteur, parce qu’il les a créés et parce que le jeune auteur n’a pu échapper à la dimension projective propre au dessin. Il en va de même pour les dessins représentant les enfants dans le camp de Theresienstadt. Les nazis ont annihilé l’expression du « je » ce qui a eu pour effet de laisser un « nous » s’exprimer miroir de la multiplicité des « je » ainsi que du morcellement du « je » de l’enfant dessinateur. Le « je » est morcelé, ou clivé. Désormais, il y a le moi d’avant et le moi dans le camp. Mais il est aussi multiple, ainsi l’enfant dessinateur se retrouve en partie dans chaque personnage composant le « nous de son dessin ». Il est l’enfant qui participe à l’activité autant que celui qui est alité. Il est dans un même dessin, le détenu qui se fait fouiller, celui qui patiente dans la file, celui qui se fait frapper, car il s’est fait prendre à avoir quelque chose d’interdit sur lui. Le « je » de l’enfant auteur se retrouve dans chacun des semblables qu’il dessine. Cette expression du « je » contrariée est-elle responsable des visages vides ou incomplets du semblable dans les dessins d’enfants juifs ? Ces visages vides, ou inachevés, sont révélateurs de l’impossibilité des enfants de dessiner les expressions de détresse de leurs pairs. Les visages des pairs deviennent pour l’enfant juif autant de miroirs reflétant son propre visage, où il lit ses propres émotions: l’angoisse, la souffrance et la détresse. Émotions fortes, émotions extrêmes qui semblent dépasser la capacité enfantine de figuration. Ces visages vides, ou incomplets, des enfants et des codétenus s’opposent aux visages « pleins », complets, voire souriants, des adultes et des enfants figurant sur les dessins réalisés par les mêmes enfants-auteurs et relatant la vie d’avant, la vie en dehors du camp. Cette incapacité réactive le clivage qu’il existe entre l’intérieur du camp et l’extérieur du camp. Les adultes et les enfants au visage complet sont représentés tels que les enfants juifs les ont connus à l’extérieur du camp. Alors que ce sont les mêmes êtres humains, ils n’ont plus dans le camp le visage qu’ils avaient à l’extérieur, ils ne sont plus les adultes et les enfants tels que les jeunes dessinateurs les ont connus. Ce caractère inachevé, voire vide du visage paraît incarner la transformation qu’a produit le camp sur les adultes et les enfants juifs: des adultes qui ne ressemblent plus à ceux que les enfants ont connus à l’extérieur du camp; des enfants qui ne sont plus vraiment des enfants. Le semblable dans le camp devient un être dissemblable de l’être humain tel qu’il existe en dehors du camp. Enfin, si ce caractère inachevé des visages du semblable est significatif de la transformation opérée par la vie en camp sur les êtres humains internés, nous pouvons supposer que le vide de ces visages devient représentatif du processus de déshumanisation mis en place par les nazis. Le visage est le lieu des expressions humaines, lieux des émotions, lieu du sourire ou des larmes caractéristiques de l’humanité. Il se réduit à un visage inachevé ou un cercle vide; un visage en perte d’humanité au sens propre, il perd les yeux, le nez et la bouche qui permettent l’expression des émotions. Ces détenus ou ces enfants sans visage sont donc déshumanisés. Ils sont ceux à qui le regard « indessinable » du S.S a retiré toute humanité. Par ce vide, les enfants rendent compte de l’anonymisation des camps, du « processus de démolition d’un homme » pour reprendre une expression de Primo Levi. L’expérience du regard du S.S c’est être réduit au statut de mannequin, de « chose » comme le dit Primo Levi, de « Figuren », de « silhouettes » comme le disaient les nazis à propos des cadavres. Ces semblables qui sont dissemblables des êtres humains tels que les enfants juifs les ont connus, ces semblables sans visage de leurs dessins s’apparentent à des silhouettes, à des Figuren, à des êtres humains dont on « gomme », dont on nie l’humanité. Dès lors faut-il voir dans ces visages vides ou incomplets l’assimilation par ces enfants juifs du processus de déshumanisation des camps nazis ? Et puisqu’ils s’identifient à leurs pairs, et qu’ils se projettent dans leurs dessins, dans ces semblables sans visage, ne dessinent-ils pas alors, dans une certaine mesure, leur propre déshumanisation ?

Conflit : Seconde Guerre mondiale
 

Auteur : Emilie Lochy, Annette Becker, Philippe Mesnard dir.
Date : 1939-1945
Discipline: Histoire


 

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